Un jeu d'enfant

L’importance du « jeu » dans le développement psychique de l’enfant n’est plus à démontrer. Pourtant cette évidence n’en a pas toujours été une. Si aujourd’hui l’enfant est au centre des recherches et préoccupations, ce ne fût pas toujours le cas.  
 
Pour Mélanie Klein, pionnière et contributrice de l’ouverture des cabinets de psychanalyse aux enfants, le jeu va rapidement devenir un atout indispensable. Véritable « pont » facilitant l’accès à l’inconscient, il va non seulement permettre l’analyse psychique, mais aussi devenir le moyen de communication et de décharge des tensions.  

 


 
Le langage de l’inconscient 

 
L’inconscient auquel donne accès le jeu, contient tout ce qui est refoulé, ce qui n’a pu être traduit en mots, soit parce que cela est trop conflictuel, soit parce que l’enfant n’a pas un langage suffisamment élaboré pour le faire. Or le langage est libérateur, pour s’en convaincre il suffit d’observer un enfant qui ne parvient pas encore à exprimer une demande. Il fait des bruits, montre du doigt puis s’énerve quand il n’est pas compris. Le langage a cette capacité de faciliter la communication, décharger la tension avant qu’elle ne s’accumule et s’évacue tant bien que mal par le corps (pleurs, rougissements, brûlures gastriques). 

 


 
Une comédie privée 
 
Ce qui est intéressant avec le jeu, c’est qu’il se situe à un niveau « symbolique », donc à la fois ​maîtrisable
​ et ​éloigné des dangers de la réalité.

​Un enfant qui a des difficultés à la séparation, aura tendance à mettre en scène cette séparation, au travers de jeu de « va et viens », où la séparation et provoquée (va) et annulée (viens) de manière contrôlée et rassurante, ce qui lui permettra de mieux l’accepter et moins la subir dans la réalité. 
 

 

Un autre qui contient une agressivité envers un des ses parents ou un petit frère par exemple, et qui ne peut l’exprimer sous peine de sanctions, pourra également l’intégrer dans le jeu, et l’évacuer dans des mises en scènes parfois très violentes, ou des dessins très sombres.  L’enfant qui joue au « roi lion » et ne cesse de répéter, avec plaisir, la scène dans laquelle l’oncle Scar tue Mufasa « le papa » est très éloquente à cet égard…. Et surtout prenons garde à ne pas supprimer le jeu, car à ce moment là, le symptôme devient un exutoire potentiel.  
 

 

Le jeu, immense vivier de la pensée magique de l’enfant, va lui donner la possibilité de réaliser tous ses désirs, donner libre cours à ses instincts dans un lieu sécurisé et 
par là, en mettant en scène son monde intérieur, ses peurs, ses doutes, ses angoisses, ses difficultés, l’enfant va pouvoir les évacuer, se soulager. 
 

 

Donc non seulement, le jeu permet de comprendre le monde psychique de l’enfant, mais aussi, en soi, il a des vertus thérapeutiques comme dans les deux exemples précédents (travail de liaison pour le premier et décharge pulsionnelle pour le second).  
 

 

Autre exemple de jeu, un cas d’école, dans lequel la symbolique est frappante :  
 
Un garçon de six ans, qui fut mis en pension à l’âge de deux ans pour ne pas contaminer ses frères de ses mauvaises habitudes, organisa un jeu ingénieux avec une famille de lapins en porcelaine. Le plus petit des lapins enterra la mère lapine avec un grand cérémonial et la ressuscita après quelques minutes. L’enfant ne se lassait pas de répéter ce jeu toutes les fois qu’il se trouvait devant cette famille de lapins. 
 

 

Par ce jeu, l’enfant mimait son conflit familial et l’ambivalence (amour et haine) de ses sentiments pour sa mère. Il voulait punir sa mère en enterrant la mère lapine, mais il pourvoyait aussi le petit lapin de la force magique de ressusciter sa mère​. 
 
L’enfant aime à jouer à la famille, à l’école, et selon ses dispositions du moment il peut choisir à loisir, le rôle du père, de la mère, de l’enfant, du professeur ou de l’élève. 
 
C’est une comédie privée dans laquelle il est le metteur en scène.  

Les différents jeux  


Donald Winnnicott, pédo-psychanalyste anglais, fait une distinction intéressante entre deux types de jeux. 
 

Le ​playing, c’est le jeu spontané, naturel, ​crée par l’enfant.

Il n’y a pas de cadre pré-établi et laisse libre cours à l’imagination de celui-ci. Dans cet espace là, il manifeste une pleine satisfaction. Les jouets les plus ingénieux, mais tout faits, ne l’amusent que les premiers jours et restent après hors d’usage, car ils empêchent l’enfant de puiser dans son imagination et de jouer le rôle du grand magicien qui anime les objets, leur fait subir un tas d’épreuves, les utilisent de manière à les faire correspondre à ses besoins affectifs au moment donné. 

Le ​game, c’est le jeu avec des règles. Jeux de société, sports collectifs ou individuels etc. Un peu plus tardif, il favorise la vie en société, l’intégration sociale et la coopération. Il devient prisé des enfants à partir de ce que nous appelons la période de latence, autour des 6/7 ans. Les enfants à cette période sont souvent plus préoccupés par l’établissement des ​règles du jeu, que par son contenu. Le jeu est donc aussi un constituant social. Il sert à transformer de l’instinct en du social, du naturel en du culturel. Exactement comme chez les animaux ​qui jouent,
​ils font ainsi​ 
​l'apprentissage de leur éducation et des codes de conduites qu'il faudra tenir au sein de leur clan. 
 

 

 

Voici une liste non exhaustive des bénéfices du jeu pour le développement de l’enfant  
 

 

● Le développement psychomoteur : il permet l'exercice de la psychomotricité 
 
● Le développement cognitif : attention, mémoire, réflexion, perception de l’espace et du temps etc. 
 
● Le développement langagier : il existe un langage du jeu et des jeux de langage. 
 
● Le développement affectif : résolution de conflits émotionnels, maîtrise de la réalité 
 
● Le développement social : comprendre et composer avec les règles de son milieu, confrontation aux autres enfants de son âge à travers des activités de coopération.

La place de l’éducateur 
 
 

Nous ne pensons pas qu’il y ait une place à proprement parler de l’éducateur ou du parent, comme il n’y a pas non plus de guides ou de manuels d’utilisation des enfants.  
 
Chaque enfant est différent, selon sa propre histoire, son environnement, son âge, et chaque éducateur l’est aussi. Les êtres humains sont bien trop riches pour être enfermés dans une sorte de conduite idéale superposable à toutes les situations. Plutôt que des « bonnes manières », nous préférons attirer l’attention sur trois éléments clés qui permettront à chacun d’en faire usage selon ses propres ressentis. Les siens propres et ceux concernant l’enfant qu’il a en charge. 
 

 

Voici trois éléments clés: 
 

 

La liberté

Le jeu est un espace de liberté pour l’enfant, qu’il faut voir comme une soupape pour liquider ce dont il a besoin. Interférer dans le jeu imaginatif (playing) est le meilleur moyen de l’inhiber dans ce processus naturel. Le jeu n’est pas une provocation, ni une menace pour l’entourage.  
 

 

La fonction contenante
​ . 
​L’enfant utilise des symboles pour exprimer certaines de ses pulsions qui seraient dangereuses dans la réalité. Il a saisi les règles, ​il joue le jeu. 
​Le problème n’est pas tant « la nature des pulsions », que leur ​dynamique. 
​L’enfant doit les expulser, et aussi se sentir ​compris en tant qu’être humain qui a des pulsions pour pouvoir le faire de manière sereine. Et surtout ne pas avoir peur de lui même…  
Pour reprendre l’exemple du Roi-Lion cité plus haut, le parent/éducateur qui pense que sauver le « papa Mufasa » de son destin tragique soit bénéfique pour rassurer l’enfant ira dans le sens inverse de la décharge pulsionnelle. Ce serait bien entendu dommage ! Par contre, accepter l’émotion liée au meurtre du « papa » (qu’il s’agisse de réjouissance sadique, ou de tristesse), permettra à l’enfant de se sentir écouté, compris, de s’accepter et développer un sentiment de confiance en lui. Aucun danger que l’envie lui prenne de tuer papa pour de vrai, si il le fait dans le jeu, cela veut dire qu’il a déjà bien intégré que ce n’était pas possible dans la réalité.  
 

 

Les règles du jeu

Le jeu contient des règles. Les règles sont le meilleur moyen d’apprendre à l’enfant la vie en société. Qu’il s’agisse d’ailleurs de règles (jeux de société, sports collectifs), ou d’interdits (de dessiner sur les murs, de faire du mal aux autres). Au-delà de la composante sociale, le respect des règles est un apprentissage de la frustration, lui permettant de tolérer les aléas de la réalité, et non pas de le maintenir dans un état de toute-puissance, qui au final est anxiogène (voir chapitre 1). 
 

En conclusion 
 
Nous espérons avec cet article avoir mis un peu de lumière sur le jeu d’enfant, et essentiellement sur les coulisses, ce qui se passe en arrière-plan. Nous espérons aussi, comme à chaque fois, avoir atteint cet enfant intérieur qui vit en chaque éducateur ou parent, celui qui ​aime jouer,
​ et qui est capable de se laisser aller par moment avec d’autres enfants, sans jugement, ni peur, ni culpabilité. Que l’adulte n’ait crainte, le jeu n’est pas seulement une activité de loisir ayant pour but de divertir, il est aussi une activité très sérieuse !