Magie et toute-puissance

De son propre aveu, Sigmund FREUD le père de la psychanalyse avait du mal à comprendre les femmes. Pourtant, il a beaucoup parlé en leur nom au travers d’analyses qu’il a pu effectuer auprès de sa patientèle féminine. Mais il a fallu attendre des théoriciennes telles que Mélanie KLEIN, Hélène DEUTSCH et bien d’autres pour éclairer ce « continent étranger » aux milieux intellectuels masculins de l’époque. Il aurait pu en être de même pour la question des enfants. Beaucoup ont parlé en leur nom au travers d’analyses souvent brillantes, mais les enfants eux-mêmes n’ont pu apporter leurs propres éclairages aux milieux intellectuels d’adultes. Cette difficulté est toujours d’actualité à notre époque. Toutefois, si un homme ne peut se mettre que partiellement dans la peau d’une femme de même qu’une femme dans la peau d’un homme, tout adulte peut aisément se mettre dans celle d’un enfant pour la simple et bonne raison que nous l’avons tous été un jour ! Apprendre à parler l’enfant n’est donc pas une découverte d’un « autre », mais un redécouverte de soi, de son enfant intérieur au travers d’un fabuleux voyage fantastique, où règnent la magie et la toute-puissance.

1. Un monde magique.

Marius, 4 ans se cogne contre une table, se met à pleurer et dit : « Elle est méchante la table ! ».

Souna, 20 mois se plaît à taper sur ses jouets et les câliner aussitôt pour les consoler, pensant leur avoir fait mal.

Dans ces deux exemples (on pourrait en donner toute une liste), l’enfant agit comme si il y avait « de la vie » dans des objets inanimés. Avant d’être raisonnable, doté d’une analyse rationnelle et logique du monde, l’homme commence par être un enfant fonctionnant sur le mode des affects et de l’intuition. Il découvre le monde au travers de ces expériences, de son corps et mesure ses découvertes selon ses propres sensations. Ainsi, il est bien plus concevable qu’un objet (table, peluche etc…) soit doté d’un esprit et d’intentions comme lui, plutôt que d’être un amas de matière inanimée qui ne lui dit absolument rien ! Il faut atteindre un développement psychique relativement complexe pour comprendre d’abord que quelque chose puisse ne pas être soi, puis ensuite puisse ne pas être « comme soi ».

Mon fils de 5ans à qui je pose la question suivante : « Pourquoi il pleut ? »

- Je sais même pas !

- D’où elle vient la pluie ?

- Ben des nuages.

- Il y’a de la pluie dans les nuages ?

- Ah oui je sais ! Parce qu’il y’a de l’eau et que c’est les contraires. Le soleil est chaud et il fait fondre la pluie.

Voici une parfaite illustration de l’acquisition (en cours) de la pensée scientifique adulte. L’explication qu’il me donne n’est que la répétition approximative d’explications d’adultes dont il ne saisit absolument pas la logique. D’ailleurs, il s’en fiche de la logique ! Il y’a peu de temps il me parlait encore du « ciel qui fait pipi », dont le raisonnement était à peu près le suivant :

pluie = eau qui tombe (comme mon pipi), et c’est le ciel qui fait pipi parce que l’eau tombe du ciel (comme les gouttes tombent de moi quand je fais pipi).

Ici on voit bien l’explication du monde selon ses expériences et sensations propres.

Dans sa psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim attire notre attention sur le fait qu’expliquer à un enfant que la terre flotte dans l’espace selon les lois de l’attraction universelle lui semble bien moins probable qu’une explication selon laquelle elle reposerait sur le dos d’une tortue ou entre les bras d’un géant, car selon sa propre expérience tout doit reposer sur quelque chose. Voilà pourquoi depuis toujours les contes de fées, les mythes et les histoires fantastiques de type Walt-Disney, plaisent autant aux jeunes générations. En fait tout cela leur paraît bien plus réel que les histoires d’adultes aux prétentions « réalistes ».

Un enfant qui a peur « du loup » ne sera pas rassuré par des consolations rationnelles (exemple : la porte est fermée à clef ou il n’y a pas de loup dans le coin). La vérité de l’enfant est le ressenti. Il y’a une totale domination des affects. Un parent ou un éducateur qui ne parvient pas à saisir cette notion ne parviendra pas à communiquer avec l’enfant. Il perdra patience ou pensera que l’enfant « joue la comédie ». Le résultat est qu’il tentera d’imposer sa vision du monde à l’enfant, qui se soumettra et se mettra à douter de ses propres ressentis et capacité à former des jugements. Rien de mieux pour lui faire perdre confiance en lui !

 

 

2. Un être tout-puissant.

L’enfant est gouverné par le plaisir. Mais ce plaisir est limité par les contraintes de la réalité extérieure. L’éducation, les exigences sociales, les lois de la physique sont des obstacles à la satisfaction. Son fonctionnement psychique magique va lui permettre de créer un monde fantasmatique afin de conformer la réalité à ses désirs, devenant ainsi un être tout-puissant pouvant contrôler les événements extérieurs. Bien entendu, l’enfant grandissant devra finir par accepter les frustrations imposées par la réalité, en apprenant à différer son petit plaisir immédiat ou en le transformant, mais cela nécessite une certaine maturité psychique qui s’acquiert progressivement.

Le jeu doit en valoir la chandelle. Nous touchons ici à un point névralgique de la santé mentale : l’acceptation de la réalité ! Si elle est trop dure, l’individu la refuse ce qui débouche inévitablement dans des schémas pathologiques…

 

 

L’omnipotence de l’enfant est le moyen de réduire les tensions insupportables auxquelles il se heurte et qui pourraient perturber son développement. Son principal outil est le jeu qui, avec le rêve, est le terrain où s’exprime le plus clairement la pensée magique et toute-puissante, comme nous allons nous en apercevoir dans l’étude de cas qui suit.

Pour finir, nous constatons que bien souvent, l’entourage des enfants a tendance soit à les « tirer » brutalement de leur monde magique ou au contraire, à les maintenir dans cet univers féerique « par peur » de les confronter à la réalité. Dans les deux cas, ces interférences des adultes sont des entraves au développement de l’enfant, et sont bien souvent le résultat des propres conflits psychiques inconscients des parents ou éducateurs.

3. Le cas de Lana 4 ans

Nous prendrons pour exemple le cas d’une jeune de patiente de 4 ans que nous appellerons Lana. Ses parents s’inquiètent de son énurésie : depuis environ 2 mois elle fait pipi au lit régulièrement et quand elle se fait réprimander, elle accuse son petit frère. Devant moi, ses parents lui disent que son petit frère n’a rien à voir là-dedans, qu’elle doit être responsable car elle n’est plus un bébé et assumer la situation (son petit frère dort dans une chambre voisine et étant donné son très jeune âge il est dans l’incapacité physique de venir uriner dans sa chambre). Elle leur rétorque que c’est pourtant la vérité et qu’ils ne la croient jamais ! La situation parait évidemment absurde aux yeux des parents.

Je garderais de cette consultation que le matériel qui nous intéresse dans le cadre de cet article.

D’emblée je m’aperçois que pour une petite fille de cet âge elle n’est pas très joueuse, et quand elle s’y décide cela est très saccadé, spasmodique. Je ressens comme un mélange d’agressivité et d’inhibitions. Elle me demande de ne pas montrer à ses parents le dessin qu’elle a fait (une sorte de gribouillage rapide au crayon à papier). En questionnant un peu ses parents, ils me disent qu’il y’a quelques temps, avant qu’elle fasse pipi au lit, elle leur a fait très peur car elle se livrait à des jeux « pas jolis ». Elle tapait sur ses poupées, dessinait des horreurs, des monstres, du noir, du sang etc… Mais ce problème-là n’était plus d’actualité : « le problème maintenant c’est le pipi au lit !».

Je suppose que si Lana n’a pas voulu montrer son gribouillage à ses parents, c’est que ceux-ci, en plus d’avoir eu peur, ont cru bon de la réprimander. J’apprends rapidement que la naissance du petit frère fut un événement compliqué à accepter pour Lana (évidemment !). Celle-ci parvenait à exprimer sa colère contre ce nouveau venu qui attire désormais toute l’attention de la maison, au travers du jeu agressif et violent. Ses parents croyant bien faire réprimandent et empêchent « la décharge » de cette agressivité qui revient s’exprimer au travers de l’énurésie. Classique !

Ce que nous savons à présent sur la pensée magique et toute-puissante va nous permettre de pousser un petit plus la réflexion, de mieux saisir la situation dans son ensemble.

La naissance de son petit frère qui capte l’attention qui lui était destinée est une contrainte imposée par la réalité. Désormais le monde ne tourne plus autour de sa personne, ce qui est une désillusion de sa toute-puissance. Forcément cet évènement éveille ses pulsions agressives à la fois pressantes et angoissantes (culpabilité et peur de la punition) qui seront déchargées au travers du jeu. Lana fait du mal à son frère en faisant du mal à ses poupées ou dans des dessins violents. On voit bien ici la pensée magique qui ne tient ni compte de la temporalité, ni de l’espace et du temps. Le processus de pensée est le même que dans la magie noire où infliger des souffrances à une poupée nuit à une personne dans la réalité. Ensuite, accuser son petit frère d’être le responsable du pipi au lit est aussi très évocateur de ce fonctionnement psychique. Non seulement Lana pense que comme son petit frère fait pipi au lit ses parents le grondent exactement comme ils la grondent à elle, mais aussi qu’ils ne l’aiment plus, comme ils ne l’aiment plus à elle. Quand elle dit à ses parents : « c’est la vérité, vous ne me croyez jamais », comprenons bien qu’elle y croit vraiment. Son désir et la toute-puissance de ses pensées sont plus forts que la logique et l’impossibilité de la situation.

Même si à 4 ans elle est capable d’une maîtrise relative des phénomènes logiques, cette maîtrise est encore débutante et largement dominée par le monde affectif. Elle ne ment pas, elle ne peut pas faire autrement que d’y croire. Lui dire qu’elle doit se responsabiliser ou qu’elle agit comme un bébé est totalement incompréhensible et injuste pour elle. Le résultat est visible, elle perd confiance en elle et en ses parents qui « ne la croient jamais ».

Cet exemple illustre le cas très fréquent de parents aimants et bienveillants, croyant bien faire mais se heurtant à un mur, dans l’impossibilité de dialogue avec leur enfant. Le rôle d’un thérapeute est d’instaurer ce dialogue, de parler la langue de l’enfant. Mais comme nous sommes convaincus que l’essentiel se joue « à la maison », il serait certainement utile d’initier les parents aux codes de base de ce langage afin d’éviter les petites erreurs et faciliter non seulement le développement des enfants mais aussi les tâches éducatives qui peuvent devenir très éprouvantes quand le dialogue est rompu.

4. Conclusion

Loin d’être un problème ou un élément indésirable, la pensée magique fait partie intégrante de la condition humaine. L’utilisation de la logique, de la gestion de l’espace et du temps et toutes les activités complexes du cortex cérébral sont des acquisitions récentes de l’humanité.

Dans certaines sociétés, la pensée magique est la pensée dominante. Je pense en particulier aux sociétés « animistes » qui attribuent des esprits aux arbres, aux plantes, aux totems exactement comme Marius et Souna avec la table et les jouets. Nous connaissons aussi certains rituels tribaux dans lesquels les individus reproduisent des phénomènes climatiques afin qu’ils se produisent dans la réalité ou bien au contraire des cérémonies inhibitoires. De phénomènes climatiques ou autres d’ailleurs.

Dans nos sociétés nous ne retrouvons pas non plus la pensée magique seulement chez l’enfant. Dans la névrose obsessionnelle par exemple, quand le sujet accomplit des cérémoniaux contraignants, comme se laver les mains de manière compulsive par exemple, afin de le protéger contre « quelque chose » dont il ne sait absolument rien ou bien dans les cas dits de psychose ou le sujet est habité par des personnalités multiples dont il ne met pas en doute l’existence ou encore quand il converse avec son animal

de compagnie. Quelle différence avec un enfant pris dans ses rêveries et qui joue dans sa

chambre ?

On pourrait pousser l’analyse un peu plus loin, et se poser la question suivante : la superstition si commune n’est-elle pas de la pensée magique ? Quand un individu pense qu’en mangeant tel plat son équipe de football favorite va gagner ? Quand il joue ses numéros fétiches au loto, se fait tirer les cartes ou lit son horoscope ?

Gardons-nous toutefois d’établir des jugements de valeurs en affirmant trop rapidement que réfléchir est supérieur à ressentir , ou que l’intellectualisation est plus « vraie » que l’intuition. Le problème est que, bien souvent, l’utilisation de la pensée magique est un recours face à la dureté de la vie, un mécanisme de défense qui s’insère derrière une souffrance psychologique.

Mais elle n’est pas pathologique en soi et elle est une sorte de bouclier très utile dans le développement de nos enfants.

N’en n’ayons pas peur ! Prenons l’habitude de temps en temps de redevenir des enfants, non seulement pour écouter les nôtres mais aussi celui qui vit en nous et qui a beaucoup de choses intéressantes à nous dire …